Berlin Stories (2006-2020) part II
un passage à l’âge adulte tardif dans la ville de tous les possibles

Chapitre 9

La prise d'otage du Roter Salon

hiver 2010

J'ai fait mes armes de DJ en débutant dans des bars punk muni d'une seule platine, je suis devenu résident dans des endroits à touristes mais qui mis bout à bout paient mes

bills, donc je me reconcentre sur le fond du projet, le live.

J'avais rencontré quelques mois plus tôt un artiste italien Carlo, qui avait mixé après mon tout premier concert à Berlin en 2007 au LUX, avec mon groupe de Reims, De Fonte. On avait un live set assez chouette où lui était aux machines, clavier et guitare, j'avais carte blanche aux claviers pour pouvoir laisser le funk sortir de moi.


On commençait à tourner gentiment dans les clubs ici, quand Carlo décida d'organiser une soirée au Roter Salon, sorte d’ancien dancing dans l'enceinte du théâtre de l'expérimentation qu’est la Volksbühne.

L'endroit d'inspiration soviétique est plutôt joli mais peut-être pas si facile à remplir qu'il n'y paraît.

Ce soir-là, on a dû probablement vendre 10 places sur un total de 300 disponibles. On avait un peu surestimé notre fan base. Les concerts desquels nous étions repartis sans un sou étaient à l’époque légion, mais cette nuit atteignit de nouveaux sommets.

Le concert fut tout de même plutôt chouette pour ce micro public. Le truc que je savais pas c'est que Carlo avait loué le lieu 600 € et comptait donc sur les entrées pour rembourser sa dette. Le hic, les recettes de la soirée s'élevaient à 120 € au bas mot.

Le concert fini, on se dirige vers la sortie quand 2 malabars nous interceptent. Ils avaient gentiment géré la sécu pendant le concert et n'avaient pas la moindre intention de nous laisser sortir sain et sauf.

Ils réclament donc les 600 € que Carlo n'avait pas à sa disposition.

Carlo tente quand même de s'extirper des deux videurs, mais aucune chance.

Il commence à perdre son calme. Eux, proposent simplement de garder nos instruments en otage. Je blêmis. Le ton continue de monter quand Carlo au sommet du surréalisme propose ses lunettes en caution, qu'il jette quasiment au visage des 2 costauds. Rien ne bouge. Aucune négociation ne semble possible avec ces deux-là. On continue donc d'être emprisonnés sans solution dans l'enceinte de la Volksbühne, quand Anna, la copine de Carlo décide d'appeler les flics, pour tenter un sauvetage par voie officielle.

Ils arrivent et désamorcent la situation et nous libèrent, nos instruments et les lunettes de Carlo.


Chapitre 10

One night in Warschau

hiver 2008

Un vendredi soir classique à Berlin. Je sors au Lux, un ancien entrepôt en plein Kreuzberg. Lieu de mon tout premier concert Berlinois à l’été 2006 avec mon groupe de Reims De Fonte. Je commande une bière au bar, une fille à ma gauche engage la conversation, elle est polonaise, étudie à Berlin et semble plutôt marrante au premier abord.

Cependant, au bout de quelques minutes, elle semble très intéressée par mon identité et tel un agent des services secrets me demande mon deuxième prénom. Au moment où j’amorce ma réponse, la première syllabe à peine achevée, celle-ci me répond du tac au tac, “ Jude”.

Wow.

C’est encore possible qu’au 21e siècle, des gens aient ce genre de réflexes flippants ?

N’en croyant pas mes oreilles et voulant lui donner une deuxième chance malgré tout, je continue la  conversation mais je sens que ma judéité la dérange.

Je lui dis que mon père est juif marocain et elle me reclaque un antisémitisme automatique au visage.

“Heureusement que ta mère ne l’est pas”. Ok, c’en est trop. Je quitte le bar, sous le choc.



Quelques semaines plus tard, un ami polonais rencontré à Paris pendant un job dans une start-up me recontacte et me dit qu’il est de retour à Varsovie et qu’il serait temps pour moi d’aller visiter la terre de mes ancêtres, mes grands-parents maternels étant juifs polonais.

Ma grand-mère ayant fui le pays en 38 ne pouvant plus étudier à l’université étant juive.

Autant dire que mon rapport à ce pays est des plus particuliers. Mais je suis prêt à accorder ma rédemption ou du moins assouvir ma curiosité.


J'arrive donc à la gare de Varsovie, un samedi soir de janvier. Mon pote m’accueille, on part pour un petit bar pittoresque du centre ville. La nuit est encore plus glacée qu'à Berlin. L’architecture de la ville alterne entre de somptueux bâtiments anciens défraîchis mais au charme immense avec des tours modernes sans âme.

On commande à boire, on se met à discuter et un des potes de Piotr, au gabarit imposant et à la voix écrasant tout sur son passage, raconte des histoires, rit à gorge déployée. Piotr me fait la traduction en simultané de ses propos. Un détail m'intrigue cependant. Il répète une sorte de mantra à la fin de chacune de ses phrases. Je demande à mon pote la traduction de ce qui semble être une ponctuation.

Juif communiste. Ok, encore. Je n’en crois pas mes oreilles.
Ces jeunes sont des étudiants, rêvant de job au parlement européen, ponctuent leur phrase par des juif, communiste.

Je dis à mon pote que je ne peux pas supporter ça après ce que son pays a fait à ma famille. Il parvient tout de même à me convaincre de sortir en club avec eux et d’ignorer son pote. Il minimise le truc me disant qu’il n’est pas anti-sémite.


Une bouteille tourne avec de la MD on va voir les Bloody Beetroots, duo technoide italien rois du viol sonore. Le son nous matraque. Toute la noirceur que j’ai emmagasinée ces dernières semaines (dont ma rupture douloureuse avec Anna*) explose dans ma tête, la musique est violente, je la déteste. Cette nuit est atroce. Je veux fuir.





Au milieu du set, je n’en peux plus et quitte précipitamment le club décidant de rentrer à Berlin. Je ne veux pas passer une minute de plus ici.

Je retrouve le chemin de la gare tant bien que mal et dors à même le sol glacée de la gare pendant 3 heures avant que le prochain train pour Berlin vienne me délivrer de ma première nuit à Varsovie.

Je ne parlerai plus à Piotr les 7 années suivantes.

*En 2009, j’emménageais dans mon appart actuel.

Seul quelques mois, avant qu’Anna ne vienne me rejoindre. On eu de beaux moments, mais elle luttait pour être indépendante et je m’enfonçais dans mon canapé sans projets viables. Je trouvais malgré tout un job bien payé à Paris qui m’obligeait à me lever tous les mardi matin à 4h30 pour prendre l’avion, passer 2 jours dans la ville lumière et revenir le jeudi soir. Le contraste entre le faste du Parc Monceau et la précarité de Neukölln devenait invivable. Ce rythme infernal me fit frôler le burn out.

******

Depuis mon arrivée à Berlin, j’avais pris l’habitude de lâcher mes jobs vers le mois d’avril. Il était ainsi impensable pour moi de manquer une minute de printemps pour un bureau stérile de start-up après avoir souffert les 6 mois d’hiver sans lumière et les fameux mois de janvier sans soleil. Je voulais profiter pleinement des journées passées dans les parcs, dans les lacs, à un moment magique où la ville se transformait en une immense jungle végétale.


Ma relation, elle, ne tenait plus qu’à un fil. Nous tentions de la sauver lors d’un voyage en Grèce dans un hôtel décrépi d’une ville de bord de mer. Nous prenions un bâteau pour l'île de Tassos escortés par des dauphins. Décor paradisiaque dans la chaleur d’un mois d’octobre grec au soleil protecteur, mais le charme était rompu. On devenait des étrangers l’un pour l’autre.

L’une de nos dernières escapades fut sur le voilier du mec d’une de ses copines sur lequel on passait quelques jours au large des côtes germano-danoises. La

navigation en haute mer au milieu des cargos et des tempêtes noires ne resserra pas nos liens. C’était bientôt la fin. En juillet 2011, quelques mois après mes 30 ans, on rendait visite à mon frère à Barcelone, ce fut notre dernier voyage.

À notre retour, elle m’annonçait qu’elle avait trouvé un appart et déménageait une semaine plus tard.

Je mis plusieurs mois à m’en remettre.

CHAPITRE 11

ANdré Agassi et moi

été 2006 - novembre 2011

J’ai toujours été complexé par le fait d’avoir perdu mes cheveux très jeune. Dès l’âge de 17 ans, ma toison avait commencé à se disperser et je le vivais plutôt mal, à un âge où la confiance en soi se construit.

Bref, j'avais peu d’alternative à l’époque à part me raser la tête. Je vécus de 18 à 25 ans sans un cheveu sur la tête, ce qui ne m’empêcha finalement pas de mener une vie tout à fait normale.

Mais l’idée d’un jour retrouver des cheveux continuait de m’obséder en particulier dans une famille dans laquelle le recours à la chirurgie pour y remédier était normal.

Cependant, dans mon cas, la chirurgie ne pouvait rien, tant mon cas était désespéré.

Mon père, coiffeur, me parla donc un jour de la solution “complément capillaire”, pendant longtemps dénigrée en “moumoute”. La “technologie” avait cependant bien évolué et les nouveaux modèles étaient bluffants.

Il suffisait désormais de coller son complément sur le crâne et l’illusion était parfaite.

À mon départ pour Berlin à l’été 2006, je me décidai donc d’essayer cette solution miracle censée rebooster ma confiance en soi.

Personne ne me connaissait là-bas donc, pas de souci de cohérence capillaire.

Le hic, bien que la colle de ce complément soit censée résister à un saut en parachute, je ne laissais personne me toucher les cheveux par peur que ma mascarade ne soit découverte.

Je faisais donc en sorte que mes partenaires amoureuses ne puissent pas me toucher les cheveux, ce qui était très étrange je l’avoue.

Autre contrainte majeure, je devais aller m’isoler une fois par semaine, pour changer les bandelettes autocollantes qui fixaient le complément. En bref, pour ne pas être découvert par mes collocs, je louais une chambre d’hôtel près de Anhalter Bahnhof dans laquelle je pouvais une fois par semaine me libérer quelques instants de ce fardeau et rafraîchir le toupet.


Ma première copine berlinoise découvrit immédiatement mon mensonge, son père étant lui-même porteur de la chose. D’un modèle beaucoup moins réaliste cependant.


Avec ma copine suivante, une sorte de non dit s’installa sur le sujet. Je savais qu’elle

savait, mais nous n’en n’avions jamais parlé ouvertement.

Quand je rencontrai Rute fin 2011, celle-ci aborda immédiatement le sujet et me supplia

de m’en débarrasser.


Le jour où je franchis le pas, je l’attendais prostré au fond du Mano Café sur la Lausitzer Platz à Kreuzberg. J’appréhendais terriblement sa réaction, mais celle-ci m’enlassa et m’embrassa et se sentit soulagée.

J’apprenais à vivre sans et à redevenir moi-même après avoir dû répondre aux questions liées à cette transformation inverse.

Ce complément m’avait servi à bâtir une confiance qui m'avait fait défaut à mes 18 ans, mais j’étais soulagé d’avoir réussi à apprendre à m’aimer tel que j’étais.

J’apprenais peu de temps après, dans sa biographie, que la chevelure excentrique qu’André Agassi arborait dans les années 90 n’était elle aussi que factice. Il racontait le stress intense qu’il ressentait à chaque entrée sur le court, imaginant le complément se détacher devant des milliers de spectateurs et millions de téléspectateurs.

Quoiqu’il en soit, on avait tous les 2 réussi à nous débarrasser de ce fardeau et à accepter notre crâne d'œuf et à en être fier.

CHAPITRE 12

CELUI QUI RIRA

11 octobre 2011

Mon histoire avec Anna avait pris fin pendant l’été. Ce ne fut pas sans douleur.

Je décidai de prendre une coloc pour ne pas vivre seul dans mon grand chez moi.

Je devais prendre un nouveau départ ici, je venais d'avoir 30 ans et m’offrait mon premier piano, fabriqué en 1885, pesant près de 300 kilos selon les déménageurs et ayant appartenu à une famille irakienne vivant à Charlottenburg.

Je me remettais à sortir en quête de nouveaux musiciens avec lesquels collaborer. Je rencontrai ainsi Tristano et son trio funk débarqué fraîchement de Sardaigne. Leur énergie, leur fraîcheur et leur tightness me scotchaient.

À l’époque je bossais pas mal avec mon looper et Ableton, cependant, j’avais prévu de faire un live dans les prochaines semaines. Mon premier depuis le départ de Carlo.

J’avais rencontré un chanteur soul queer et extravagant sur le net, qui me fit faux bond à 2 jours du concert. J’appelais donc le fameux Tristano qui releva le défi de venir faire un gig non préparé, sans répertoire, sans repet, sans filets. Ça allait devenir la marque de fabrique de nos débuts ensemble.

J’étais au clavier, je venais d’acheter le Nord Electro 3, lui à la flûte et au chant et Valentin, le DJ qui m’avait invité lançait des boucles en vinyle, c’était hyper organique et improvisé, mais très prometteur.


On posait les bases d’un projet qu’on allait porter pendant les 7 années suivantes. Cette nuit fut très particulière, car peu avant le gig, je rencontrai Rute, cette lisboète bavarde me bombardait de références musicales qu’on avait en commun :

Roy Ayers, groove brésilien, Hip hop. J’étais sous le charme et cela semblait être réciproque, si bien qu’on s’embrassa très rapidement dans les toilettes du club peu avant le concert.

Je la retrouvais après le gig et on rentrait tous les 3 en taxi. On déposait Tristano chez lui et Rute vint chez moi, me fit écouter ses mixes, j’étais conquis.

6 mois plus tard, on vivait tous les 3.

Les débuts avec Rute furent cependant chaotiques, je voulais encore profiter de ma vie de célibataire. J’avais ainsi enchaîné les longues relations amoureuses depuis mes 17 ans, sans la moindre pause pour respirer.

Avais-je peur d’être seul, sans doute....Peu avant, j’avais rencontré Adriana, une italienne amie avec Ricardo, habitué du bar où je travaillais à l'époque sur la Sonnenallee. Elle m'intriguait.

Bref, j’étais sentimentalement en friche et avais commis la boulette d’inviter les 2 jeunes filles à mon prochain concert.

Résultat des courses, j’ignorais Rute et Adriana, tant la situation me gênait et allait discuter avec ma petite sœur berlinoise Laure.


Je m’attirais au passage les foudres des copines de Rute.

Les semaines suivantes furent faites de va-et-vient. On ne savait pas ce qu’on voulait. Jusqu’au jour où Rute m’appela à 2h du matin terrorisée.

Une souris s’était introduite chez elle, elle voulait donc quitter son appart sur le champ et n’y remettrai plus jamais les pieds. Je vivais donc avec elle, sans vraiment avoir voulu

aller aussi vite. Les premiers mois furent donc très explosifs.

De nos nombreuses disputes dont la porte-fenêtre du balcon subit la foudre, en plein de mois de novembre. Le vent glacé de l’hiver s'engouffrait donc quelques semaines chez

nous, avant le remplacement de la vitre.


En juin 2012, Luka Rocco Magnotta, plus connu sous le pseudo du dépeceur de Montréal était en cavale en Europe après avoir découpé et mangé un étudiant chinois dans son appartement canadien. Il était recherché par Interpol, avait été aperçu à Paris mais je sentais au fond de mois qu’il avait toutes les raisons du monde de venir se cacher dans l’anonymat Berlinois.


Mon intuition était bonne puisque 2 jours après son passage à Paris il fut identifié puis arrêté dans un Späti de la Karl-Marx-Strasse, soit à 300 mètres à vol d’oiseau de notre appart. On aurait tout à fait pu croiser sa route. Mais le sort en avait décidé autrement.

*****

Les mois passèrent, nous apprenions à nous apprivoiser, quand un jour du mois de mai 2013, à son retour de Venise, Rute tomba enceinte.

Nous étions ravis, une nouvelle aventure commençait.

Un médecin obstétricien portugais sortit tout droit d’une télénovela, au fin fond d’une maternité de Neukölln, scrutait l’ouverture du col de l’uterus de ma femme demi-heure après demi heure. Enfin, après de longues heures de souffrance, un être délicieux sortait de ses entrailles. Celui-ci me fit immédiatement penser à une version miniature de mon père. C’était un dimanche matin ensoleillé, il était 8h. Isaac était né.

10 jours plus tôt
Nous nous unissions au son du High Together de Siriusmo au Standesamt de Britz. Le ventre de Rute était prêt à exploser, je portais la robe de mariée (ma tunique mauritanienne immaculée).

Trois mois plus tard, j’étais sur la route avec Les Hoo pour accompagner Flowin’ Immo, MC de Brême qui nous emmena pour 2 tours d’Allemagne en mai et octobre dont un concert mythique au SO36.

CHAPITRE 13

Du schaffst es schatz

été 2016

Ça y est, Les Hoo ont leur petite réputation en Allemagne, on a dépassé les 150 concerts, on a visité 3 fois la Sardaigne, joué au Danemark, à Budapest, au Batofar à Paris, fait le légendaire Fusion Festival, le Karneval der Kulturen sur un Bus fendant la foule, joué dans tous les clubs mythiques de la ville (Sisyphos, Klunkerkranich, SO36, Astra Kulturhaus, Lido et Festsaal Kreuzberg), dans toutes les grandes villes d’Allemagne, sur petits et grands festivals pendant 2 tournées avec Flowin’ Immo, on découvre le nord de l’Italie (Bologne, Turin, Trento) on a même joué dans une église et fait 2 mariages et tourné une parodie de Boiler Room avec un cuistot italien en guise de DJ.

On sort 2 albums, 2 EPs, et 2 EPs de remix. On enregistre notre premier album dans le mythique Lovelite Studio avec Jochen Stroh et son attirail de matos vintage, à l’endroit même où Jimmy Tenor avait enregistré avec Tony Allen et d’autres projets Afrobeat et funk de la ville. On bosse avec le producteur de Nu-Disco Mogul pour l’EP New Transition...

Côté visuel, aspect essentiel à mes yeux, on a la chance de croiser le chemin de Be Truu, Madd Muddler qui deviendra ma partenaire visuelle sur les premiers EPs du Commandant, l’artiste 3D Mathieu Capel.

Pour nos costumes de scène, Meteoro Star, artiste mexicaine dégouline de couleurs.

Mirko pour les masques et costumes d’un photoshooting post apocalyptique au Windkanal

d’Adlershof, avec une Rute à J-6 de l’accouchement à la baguette. On aura d’ailleurs profité de nos soirées sans enfant jusqu’au bout en allant voir Kaytranada au Gretchen 4 jours avant l’arrivée d’Isaac.

.

..si bien qu'un jour on est contacté sur FB par une jeune artiste soul pour faire le backing band sur une date en festival.

On est curieux, on fonce. Elle bosse avec un des producteurs de hiphop allemands les plus respectés :

Kraans de Lutin. On se dit que c'est l'occasion rêvée de faire du networking. Il a produit les albums de pionniers tels que Flowin’ Immo, Dendemann ou encore Nico Suave.

On découvre que le festival se déroule dans un amphithéâtre de 4000 places près de la Lorelei. On est aux anges.

On découvre cependant assez vite que son projet est managé par une grosse maison de disques. Nos répets sont monitorées, trackées, le moindre geste analysé. On n’a pas vraiment l'habitude de ce genre d'environnement, on est donc sous pression. Mais on gère globalement. Le set est prêt.

2 jours plus tard, nous voilà en route pour l'amphithéâtre de nos futurs exploits.

Hélas, sur la route un orage d'une violence inouïe s'abat sur nous. La chanteuse, dont c'était le moment au volant du van, est au bord de la crise de nerf. Son mec, à ses côtés, tente de la coacher et lui lance des „du schaffst es schatz“ risibles comme si elle était en salle d'accouchement. Après 45 minutes de cris, de tempêtes et de larmes, elle parvient à nous déposer devant l'entrée de l'hôtel.

On est psychologiquement vidés.

Le lendemain nous voilà au soundcheck puis au concert. Le décor est somptueux, la musique un désastre, le festival est en réalité un temple du mauvais goût et de la pop.

C'était quand même fun.

Le label nous invitera à venir l’accompagner pendant un concert à la Porte de Brandenburg quelques semaines plus tard. Coucher de soleil sur la ville, The Hoo performant au pied de ce monument de la ville, nos mouvements repris sur écrans géants de part et d’autre de la scène. We made it somehow.

********

Pendant cette période assez faste pour les Hoo, j’avais fait la connaissance de Sam, un guitariste français de jazz et producteur / patron du label Trenton Records qui m’avait invité à l’accompagner sur plusieurs gigs dont une apparition au X-Jazz Festival au Monarch ainsi qu’au légendaire Watergate. C’était rafraîchissant de pouvoir se laisser porter par le projet d’un autre. Son voisin de studio était mon idole de l’époque, le producteur génial et foutraque : Siriusmo.

C’était le petit plus d’excitation qui venait s’ajouter à chacun de mes passages au studio de Sam.

Allais-je croiser Moritz ?

CHAPITRE 14

SUIVEZ LE LAPIN BlEu

21 avril 2017

Un an après le décès tragique et soudain de Prince, un collectif berlinois décide d'organiser une soirée en l'honneur du Love Symbol. Les Hoo sont invités à performer 3 morceaux lors d'un événement qui s'annonce haut en couleur.


On fait appel pour l'occasion à mon ami français, Matthieu, producteur, pour remplacer notre bassiste pour le concert. On décide de la jouer B-Side en évitant à tout prix les tubes.

Nous voilà reprenant 3121 / Get Off / Beginning Endlessly. Quel kiff de reprendre Prince, d'aller tweaker des sons pour parvenir à trouver les bonnes nappes, les bons stabs, les bons

leads. Le concert a lieu à Festsaal Kreuzberg, nouvelle mouture d'une salle mythique qui a brûlé pour de sombres histoires d'assurance quelques mois plus tôt.

Matthieu et moi arborons des tuniques d'inspiration mexicaines, la scène est munie d'un immense écran projetant des images du génie.


On rentre sur scène quand surgit un lapin bleu géant, il doit bien faire 2m avec ses talons.


Il est l'hôte de la soirée, il est excentrique, survolté, chauffe le public à blanc et nous rendons

hommage à Prince Rogers Nelson avec un son surpuissant et un public en feu.


Ce soir là, alors qu'il me voit entouré de mes claviers pendant le

soundcheck, Matthieu me dit en rigolant : Le Commandant C-Hoo steau et son magnifique orchestre de claviers...Je me dis qu'il y a un truc avec ce nom. Un an plus tard, je démarre mon projet solo et sors 2 EPs sur le label de groovers français BMM Records.


Je réalise mon rêve de passer sur les ondes de FIP, Nova, KCWR ou NTS et de collaborer avec mes idoles Hervé Salters, Nick Van Gelder de Jamiroquai, Alex Malheiros d’Azymuth ou encore Omar Lye-Fook, légende de la neo-soul UK, 17 ans après avoir tenu dans mes mains le disque d’or de mon groupe préféré de l’époque.


L’aventure des Hoo se terminait au Tausend Bar, bar chic de Mitte où nous avions fait quelques-uns de nos concerts les plus mémorables. Cette nuit-là, notre ami Damiano, batteur punk sarde était responsable du groove. Un habitué du bar, éméché, eut la fâcheuse idée d’envoyer valser le contenu du son verre sur notre bon vieux Damiano. Ce qui s’en suivit ressemble à s’y méprendre à une scène tout droit sortie d’un film de Guy Ritchie. Bruits de verres brisés, de cris et bagarre générale ponctuèrent notre dernière apparition. 


Il fallait un peu de tragédie pour conclure cette aventure.

CHAPITRE 15

Démarquez-vous.

Captain fantastic

and the dirt brown cowboys

2012 à 2020

En 2014, j'étais résident au Michelberger Hotel avec Rute. Hôtel branché accueillant les stars de passage dans la capitale.

On passait des mixes ultra éclectiques pendant de longues heures le samedi soir ou le dimanche après-midi une fois par mois.

On avait carte blanche sur le son et on se faisait donc plaisir à jouer nos perles, nos hits, les Headhunters en passant par les petites pépites brésiliennes.

On était parfois accompagné d'Isaac quand on mixait l'après-midi, qui explorait à tâton les recoins du hall de l’hôtel tel un petit chaton curieux.

Un soir de 2015, Rute ne pouvant pas m'accompagner car elle était malade, je décidai de jouer le set en solo, tant pis, j'avais déjà fait des mixes marathon des dizaines de fois.

J'arrive dans le hall, c'est plein comme toujours. Un type vient se poser en face de moi. Je sens qu'il est réactif à la musique, ces réponses sont une motivation, il m'inspire, j'enchaîne les bombes. Super concentré sur le fait d'enchaîner de beaux grooves je ne tilte pas forcément sur l'identité de mon vis-à-vis quand tout à coup, mon ordinateur interne de scanner de visage fait son job et bingo, je le reconnais : il s'agit de King Britt. Une de mes idoles d'adolescence. Producteur de Philly dont j’écoutais l'album en boucle vers 16 ans. Je suis beaucoup plus nerveux d'un coup, ne voulant pas faire de faux pas, devant une star du métier.
Mais je ne me démonte pas et fini mon set et au moment de passer mon dernier morceau il se lève et vient vers moi. „You nailed it bro“. Mon coeur bat à 260 bpm, je suis aux anges.

Histoire de graver son compliment dans le marbre. Je fais un petit post sur FB et le taggue, il commente le post d'un 100. C'est bon, je peux mourir demain.


**********

Quelques mois plus tard, Rute se rend sur un marché au puce près du canal.

Elle y vend des vêtements, et aussi la première démo des Hoo, un CD dont elle a cousu la pochette.


Un acheteur examine le disque et est intrigué par son idée, il trouve ça génial. Ils commencent à échanger. Il est lui-même musicien, français, claviériste funk, venant de s'installer à Berlin. Au moment où celui-ci lui révèle l'identité de son groupe, Rute n'y croit pas : General Elektriks.

Je suis fan, elle lui dit, il hallucine d'avoir des fans à Berlin. Il vient de s'installer avec sa femme et ses 2 enfants après 9 ans à San Francisco.


Sa femme, Sarah, partage un atelier d'artiste avec une amie brésilienne, le monde est petit.

On est très vite amené à se rencontrer, celui que je considère alors comme une idole, devient très vite un ami si bien qu'il embellit de sa marque de fabrique, un solo de clavinet, l'un des morceaux du premier disque de mon projet solo. Je suis comblé.

Autre rencontre, virtuelle celle-là avec Omar Lye-Fook, légende de la neo-soul UK découvert en 93 lors d’un duo mémorable avec Stevie Wonder sur Taratata à la télé française, à l’époque où il y avait un poste de télé dans chacune des pièces de l’appart de mes parents, incluant la cuisine.


Je le contacte sur Insta. Après quelques échanges avec sa manageuse, il est chaud pour embellir mon titre “l’Été Indien” qui sortira sur le 2e EP du Commandant. Après quelques va-et-vient d’esquisses vocales qu’on s’envoie sur Whatsapp, le titre est prêt.
Au passage, il me conseille de trancher dans mon intro et d’aller droit au but raccourcissant le chemin vers le hook. Je fais confiance à son expertise de hit maker.


*******

Un soir, alors que mon frère est de passage sur Berlin, on décide d'aller boire un verre au Michelberger.

Juste devant nous au bar, un illustre invité, Tricky. Impossible de ne pas le reconnaître tant sa présence est intense.

Il est plutôt sympa. J'ai un concert le soir-même au Lovelite, salle mythique de Berlin et dans laquelle on a enregistré le premier album des Hoo. Je me décide donc de l'inviter au concert. Il me dit ok, pourquoi pas.

Au moment de constituer la guest list à l'entrée du club, je donne les noms de mes invités en finissant par Tricky. Le videur me rit au nez. Il ne viendra pas, préférant la compagnie de plusieurs bières au bar du Michelberger.

EPILOGUE

A mon concours d'entrée en école de commerce en 2003 on m' avait demandé mes objectifs pour dans 10 ans.

La plupart des aspirants répondaient à l’unisson : directeur marketing ou financier chez l’Oréal, consultant chez KPMG. Ça me faisait déjà vomir à l’époque.


Ma réponse était la suivante :

J’aimerais avant mes 30 ans avoir fait un disque, réalisé un film, parler 5 langues et jouer au moins de 5 instruments. C’était incroyablement présomptueux. Mais j’y croyais.

À 40 ans et après mes 15 premières années à Berlin, j'avais plus ou moins atteint chacun de ces objectifs à l’exception du film. Même si j’avais “réalisé” un bon nombre de vidéos avec mes différents projets musicaux.

Le chemin fut plus long souvent boueux que prévu.
Berlin n’était plus pauvre mais sexy, les berlinois l’étaient restés. La précarité et son lot de criminalité et drogues dures avaient augmenté aussi vite que les loyers. La ville avait peu à peu vendu son âme aux investisseurs et les tours de verres qui s’élevaient désormais le long de la Spree bouchait la moindre friche, le moindre coin de ciel aussi gris soit-il faisant s’évaporer par la même de nombreux chef d’oeuvres de street art ainsi que l’esprit berlinois.

Beaucoup de mes amis avaient quitté le navire, je m’étais accroché et n'avais jamais abandonné une vision du bonheur, basée sur une réinvention de soi permanente et une recherche de l’expression totale de mon potentiel créatif. La paternité était un bonheur non prémédité qui était venu s’ajouter aux précédents. J'avais 40 ans, abandonné définitivement les jobs alimentaires sans intérêt pour transmettre mon amour de la musique aux autres, j’étais enfin en paix avec moi-même et prêt pour la suite des aventures.



Quelques day jobs effectués pendant ces années :

* agent de call center en français et allemand

* traducteur italien, portugais vers français ne parlant aucune de ces 2 langues convenablement

* vendeur de saucisson français sur un salon de l’alimentation

* booker dans un bar chic de Mitte

* éducateur dans une crèche franco-allemande

* barista au Kindl Stuben

* directeur du service client d’une app de yoga

* coach d’une équipe de basket U9 (j’ai même une licence)

* chasseur de têtes d’infirmières

* quasi croc-mort

Remerciements

Tout ceci n’aurait pas été possible sans la source d’inspiration constante que sont Rute et Isaac.

Amour infini.

Mes parents, qui continuent de soutenir tous mes projets les plus fous.

Mon frère Stéphane qui m’a fait plonger dans la marmite du groove dès mon plus jeune âge et que j’ai contraint moi aussi à plonger dans une piscine tel un Jacques-Yves Cousteau à la recherche de précieux trésors sortis de mes entrailles. Il comprendra la référence.

Ma soeur Linda, qui après avoir voulu me supprimer alors que je n’étais qu’un nourrisson,

puis démoli à la boxe lors des célèbres combats illégaux à un gant organisés par Stéphane “Don King” Malka s’est avérée être une très chouette soeur finalement.

Mes grands-parents, les piliers de mon monde. Mes 2 grands-mères Bella et Irène, les plus funky et aimantes, et dont les vies sont des leçons pour nous tous.

Papy Joseph, le parrain de ce gang qui du haut de ses 101 ans aura vécu et fait vivre de sacrées expériences à tous ceux et celles qui auront croisé sa route, depuis Casablanca, en passant par Creil et Montréal.

Michel, qui est parti trop tôt, s'envoler parmi les papillons qu’il aimait tant.

Les Malka du Canada et d’Israel, Bruce, Katia, Adrien, Caro, David, Viviane, Simon, Gaby et Pat.

One love


Merci à Stéphane Hirlemann pour ses conseils avisés.